En janvier 2025, The Wall Street Journal publiait un article intitulé : What happens when a whole generation never grows up?. Si le titre peut sembler provocateur, l’article chercher surtout à mettre en lumière les profondes mutations qui redéfinissent l’entrée dans l’âge adulte.
Longtemps structurée par des repères bien établis – accès à la propriété, fondation d’une famille, stabilité professionnelle –, cette transition apparaît aujourd’hui plus incertaine. La baisse du taux de primo-accession à l’immobilier, le recul du mariage et de la natalité traduisent les difficultés croissantes des jeunes générations à s’inscrire dans ce modèle traditionnel. Face à ces mutations, le regard porté sur les trentenaires oscille entre perplexité et jugement.
Cette situation nourrit une perception critique de cette génération, parfois qualifiée de « Tanguy », en référence au personnage du film éponyme d’Étienne Chatiliez (2001), symbole de l’adulte prolongé refusant de quitter le domicile parental. Lui y restait par volonté, nombreux sont ceux aujourd’hui contraints par empêchement.
Génération du retard ?
Les chiffres sont éloquents. Depuis 2013, le nombre de jeunes vivant chez leurs parents a augmenté de 250 000. Une progression notable, particulièrement marquée chez les 18-24 ans (+13,5 %) et les 25-34 ans (+3,6 %), selon l’INSEE. Cette tendance dépasse les frontières françaises : en Italie, près de 70 % des 18-34 ans résident toujours dans le foyer familial, tandis qu’aux États-Unis, cette proportion a atteint un niveau inédit en 2020, dépassant même celui observé durant la Grande Dépression (Pew Research Center).
Autre signe d’un rapport à l’âge adulte en mutation : l’accès à la propriété recule. Les jeunes recourent plus à la location que les personnes relevant des autres tranches d’âge, ce qui correspond à leur besoin de logement de courte durée et à leur capacité financière limitée. Alors que le parc locatif privé ne représente qu’un quart des résidences principales pour la population totale, 70 % des moins de 25 ans y logent, et 50 % des 25-29 ans (Rapport de la Cour des comptes, 2025). Ultra-connectés, adeptes du télétravail et moins attachés à une entreprise, 32 % des milléniaux privilégient la mobilité et la flexibilité. Un choix qui s’explique aussi par une prise de conscience accrue des risques financiers liés à l’accession à la propriété. Résultat : 67 % des moins de 35 ans ne souhaitent pas investir à court terme dans l’immobilier (OpinionWay pour Orpi, Le Figaro). Un changement radical par rapport aux baby-boomers, pour qui devenir propriétaire relevait presque du passage obligé vers la réussite sociale.
En parallèle, les taux de natalité s’effondrent, tout comme le nombre de mariages. L’Insee, dans son bilan démographique 2024, a enregistré un taux de fécondité de 1,62 enfant par femme, un niveau historiquement bas, jamais atteint depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Avec 663 000 naissances recensées en 2023, la France poursuit un repli amorcé depuis une quinzaine d’années. Un phénomène qui s’inscrit dans une dynamique européenne et mondiale.
Le mariage suit une trajectoire similaire. De 400 000 unions célébrées chaque année dans les années 1970, on est passé à 240 000 en 2020 en France (Insee). Attention néanmoins : cette baisse s’explique en partie par l’essor du PACS. En revanche, lorsqu’on se marie, c’est plus tard : en moyenne à 37 ans pour les femmes et 40 ans pour les hommes, contre 30,3 et 32,9 ans en 1997.
Tous ces éléments peuvent donner l’impression que les trentenaires auraient définitivement renoncé à devenir des adultes, tel qu’on l’entend traditionnellement : à savoir des actifs, des propriétaires et des parents.
Un terme a d’ailleurs émergé pour qualifier ce phénomène : l’adolescence prolongée. L’expression sous-entend une forme de retard, une incapacité à franchir les étapes supposées marquer l’entrée dans l’âge adulte. Les plus âgés et les patrons ne sont pas tendres avec les nouvelles générations, qu’ils semblent avoir du mal à comprendre. La dernière enquête menée par Ipsos, pour le compte du CESI publiée en 2024 pointait un véritable « malentendu » entre les chefs d’entreprise et la génération des 18-28 ans. Et en effet : 86 % des dirigeants jugent cette génération très différente de la précédente, 70 % peinent à cerner ses aspirations, et 49 % éprouvent des difficultés à l’intégrer dans l’entreprise. Plus frappant encore, un tiers des patrons estiment que son arrivée « dégrade » l’organisation du travail. Davantage détachés et moins motivés sont des stéréotypes qui collent à la peau des nouveaux arrivants dans le monde du travail
Ces clichés sont tenaces, au point d’inspirer des théories pour le moins discutables. En 2017, le milliardaire australien Tim Gurner déclarait dans une interview, devenue virale, que si les jeunes peinaient à devenir propriétaires, c’était en raison de leurs dépenses excessives en « avocado toasts » et cafés hors de prix : « Quand j’essayais d’acheter ma première maison, je ne dépensais pas 19 dollars pour un toast à l’avocat ni 4 dollars pour un café. Nous en sommes arrivés à un point où les attentes des jeunes sont très élevées. », avait-il déclaré.Le New York Times s’est prêté au jeu du fact-checking : même en renonçant totalement aux sorties, une personne âgée entre 24 et 35 ans mettrait plus d’un siècle à économiser l’apport nécessaire à l’achat d’un logement moyen. Les toasts à l’avocat ne sont donc pas en cause ; la flambée des prix de l’immobilier et la stagnation des salaires pèsent bien davantage sur l’accès à la propriété.
Génération précarisée
Comme souvent, une anecdote virale masque une réalité plus structurelle. Si les moins de 35 ans sont moins nombreux à acheter des logements ou à cocher les cases traditionnelles de l’âge adulte, c’est aussi parce qu’ils ont connu une entrée difficile sur le marché du travail, frappée de plein fouet par la crise de 2008, puis la crise de la zone euro et sa fameuse “décennie perdue” en Europe, enfin la récession liée au Covid-19.
Les chiffres sont éloquents. Avant même la pandémie, la moitié des personnes pauvres en France avaient moins de 30 ans (Observatoire des inégalités). L’emploi se précarise : en 1982, 17 % des jeunes actifs occupaient un emploi précaire ; en 2019, ils étaient 52,7 %.
Dans le même temps, le logement est devenu un luxe. La valeur de l’immobilier a augmenté bien plus vite que les salaires, excluant une partie des jeunes générations de l’accession à la propriété. En France, 42 % des moins de 35 ans estiment cet objectif inatteignable, en raison notamment des difficultés d’accès au crédit (OpinionWay pour Orpi, Le Figaro). La fracture générationnelle est flagrante : plus de 70 % des plus de 60 ans sont propriétaires et ont vu la valeur de leur patrimoine immobilier s’accroître considérablement sur les 25 dernières années, tandis que les jeunes actifs peinent à constituer le leur. Dans les années 1990, la probabilité de devenir propriétaire était à peine 5 points plus élevée pour un enfant de propriétaires que pour un enfant de locataires. Aujourd’hui, l’écart atteint 15 points. Autrement dit, l’inégalité des chances en matière de logement s’est considérablement creusée. (Cercle des économistes, 2024)
L’héritage joue un rôle déterminant dans l’accès à la propriété. Or, aujourd’hui l’allongement de la durée de vie fait qu’on hérite plus tard : d’après l’économiste Thomas Piketty, alors qu’en 1980 la moyenne d’âge des héritiers en ligne directe était de 43 ans, elle est de 52 ans en 2020 et tend à converger vers 55 ans en 2040. Le vieillissement de la population fait que les logements sont occupés plus longtemps et transmis plus tardivement, les jeunes ne peuvent plus compter uniquement sur eux.Pourtant, le désir de propriété reste intact : sept Français sur dix considèrent l’immobilier comme le placement le plus sûr. Parmi les moins de 35 ans, 70 % aspirent à devenir propriétaires, mais 42 % estiment ne pas en avoir les moyens (OpinionWay pour Orpi, Le Figaro).
Au-delà du logement, la question de l’autonomie financière reste centrale. L’allongement des études et la précarisation de l’emploi repoussent l’âge de l’indépendance. Comme le souligne l’économiste Hippolyte d’Albis dans un article publié en 2025 par le Cercle des Économistes, la part du financement public des moins de 25 ans est passée de 35 % en 1979 à 48 % en 2019, tandis que la contribution des parents est passée de 32 % à 44 %. « Il est difficile dès lors de considérer la jeunesse comme sacrifiée, car elle est, au contraire, de plus en plus prise en charge par les générations précédentes », analyse-t-il.
Cette prise en charge, cependant, ne suffit pas à gommer les inégalités. Si les millennials semblent redéfinir les contours de l’âge adulte, c’est moins par choix que par contrainte. « La jeunesse dure dix ans de plus » expliquait Jean Viard. Dès lors, la question n’est pas tant de savoir si les jeunes tardent à devenir adultes, mais si les structures économiques et sociales sauront s’adapter à cette transition plus longue, pour leur permettre de franchir, à leur rythme, ces étapes qui continuent de structurer la vie en société. Et leur redonner un accès facilité au logement et à la réalisation des projets familiaux.